Bernard Pïvot

Avec son spectacle «Souvenirs d’un gratteur de têtes», Bernard Pivot nous apostrophe en nous racontant vingt-huit ans d’émissions littéraires, de coups de cœur et d’anecdotes ciselées. Un véritable bouillon de culture qu’il interpréta le 13 janvier 2017 au Théâtre de la Ville.

  • Comment est né ce spectacle ?

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    Jean-Michel Ribes, le directeur du théâtre du Rond-Point, en a eu l’idée il y a quatre ans. Il m’a demandé de créer un spectacle où j’évoquerais des souvenirs. Sur scène, je m’appuie sur trois sortes de textes : des épisodes de ma vie, des rencontres avec de grands écrivains – comme Nabokov ou Marguerite Duras – et des mots. Leur sens, leur orthographe, leur côté sympathique ou poétique m’attire. Cela ne devait durer qu’une semaine mais le public et moi prenions beaucoup de plaisir. Alors j’ai continué. 

  • Cela vous plaît d’être sur scène ?

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    Au début, je trouvais que c’était une idée extravagante (rires). C’est un plaisir radicalement opposé à celui que procure la télévision où j’avais jusqu’à 4 millions de téléspectateurs que je ne voyais pas. Là, j’ai 200 ou 300 spectateurs et je vois leurs réactions. Leurs rires, leurs applaudissements… Je n’avais jamais eu cette relation presque charnelle avec le public.

  • Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un « gratteur de têtes » ?

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    Cela vient tout d’abord de ces personnages dans les trains fantômes des fêtes foraines qui grattaient les têtes des filles pour les faire sursauter. Et puis un jour, un journaliste m’a demandé comment je me définissais et j’ai dit «Je suis un gratteur de têtes». Parce que c’est ce que je faisais : pendant 28 ans, à la télévision dans mes émissions littéraires, j’ai gratté des têtes. Celles des spectateurs pour stimuler leurs neurones, avec le désir de leur faire découvrir des écrivains et de leur donner envie de les lire. Celles des écrivains, que je chatouillais en leur posant les questions. Et ma propre tête, que je grattais moi-même, en cherchant toutes ces questions.

  • Parmi les nombreux écrivains que vous avez rencontrés, quel sont ceux qui vous ont le plus marqué ?

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    Question difficile… Je dirais Alexandre Soljenitsyne, que j’ai rencontré quatre fois durant son exil, Nabokov qui souhaitait tout contrôler pendant l’émission, Margueritte Duras, Claude Levi-Strauss,… Il y en a tellement que c’est dur de choisir !

  • Et ceux qui vous auriez aimé interviewer ?

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    Il y a deux écrivains du XVIIe siècle qui nous parlaient de leur société et dont les écrits restent cependant très actuel : le dramaturge Molière et le fabuliste La Fontaine. Et puis Voltaire bien sûr, un esprit particulièrement brillant.

  • Lorsque vous animiez Apostrophes ou Bouillon de culture vous réunissiez entre 3 et 4 millions de téléspectateurs. Comment expliquez-vous que les émissions littéraires ne soient plus aussi suivies ?

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    Beaucoup de choses ont changé. La télévision n'est plus la même. Il n’y avait alors que trois, puis six chaînes alors qu’aujourd’hui l’offre est immense.  J’ai eu la chance d'entrer à la télévision au moment où elle est devenue un média de masse. Mais à l'époque, nous n’étions pas soumis à la loi effroyable de l'audimat. Et puis aujourd'hui, on ne laisse plus les auteurs parler pendant cinq minutes sans l'interrompre : l’animateur intervient voire interrompt, le réalisateur change de plan… Dans mes émissions, je m’intéressais à l’écrivain. Cette curiosité tend à disparaître.

  • Vous souvenez vous de votre premier coup de cœur littéraire ?

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    Ce n’était pas un livre mais un dictionnaire. Pendant la guerre, je lisais le Petit Larousse comme d’autres jouaient aux billes ou aux osselets. Pour moi, la découverte des mots était autant un choc qu’un jeu.  Je suis donc tombé amoureux des mots dans le Larousse. Je notais les plus jolies définitions dans un carnet. Ça m'amuse de revenir à cette première passion pour raconter mes souvenirs.

  • Êtes-vous inquiet de voir une langue s’appauvrir et des mots tomber en désuétude ?

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    C’est triste évidemment de perdre des mots mais dans le même temps de nouveaux apparaissent. Regardez l’expression « paradis fiscal »; elle n’existait pas voilà vingt ans. D’ailleurs, l’homme qui l’a inventé est un génie (rires). Chaque langue évolue avec son temps, c’est quelque chose de normal.

  • Avec cette passion des mots et de la langue française, pourquoi n’êtes-vous pas devenu romancier ?

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    Parce que je n’ai pas les qualités pour cela ! Un romancier porte un monde en lui, il a un œil particulier sur le monde qu’il retranscrit à travers ses ouvrages. Choses que je n’ai pas. 

  • De la littérature vous en faites pourtant sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter. Pourquoi êtes-vous si prolifique sur ce média ?

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    Dans les tweets, ce qui est très excitant, c’est de respecter les règles du français par des phrases qui ne font que 140 signes.  Les mots doivent être plus précis, plus vrais. Aucun n’est inutile. C’est un défi intéressant. Pour certains, c’est un défi inutile, capricieux, sans intérêt. Pour moi, cela ajoute au plaisir de tweeter.

  • Lors de la dernière émission d’Apostrophes, vous demandiez aux invités de choisir un mot de la langue française. Quel serait le vôtre ?

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    Depuis toujours c’est le mot « aujourd’hui ».  C’est le mot des journalistes. Nous ne sommes pas des historiens, nous ne sommes pas des "futurologues", nous sommes des gens de l’actualité. "Aujourd’hui" est pour moi le mot le plus important car il est la matière sur laquelle nous travaillons. Et puis, c’est un très joli mot, long avec au milieu... une apostrophe

  • Enfin, selon vous, qu'est-ce qu'un bon livre?

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    Un bon livre est un livre qui fait oublier au lecteur qu'il est en train de lire.