Haïnots, petite Arménie

Rescapés du génocide, les Arméniens s’installent dans un quartier vétuste du centre-ville...

Au début des années 1920, les premiers migrants arméniens arrivent à Valence. Rescapés du génocide perpétré par le gouvernement jeune- turc en 1915, qui a fait plus d’un million et demi de morts, ils se réfugient d’abord dans les pays limitrophes de l’Empire ottoman avant de reprendre la route de l’exil vers les Etats-Unis et l’Europe occidentale. Nombre d’entre eux choisissent la France dont les besoins en main d’œuvre sont forts, la Première Guerre mondiale ayant été particulièrement meurtrière. Ils débarquent à Marseille puis remontent progressivement la Vallée du Rhône, s’installant dans les villes situées sur leur passage, en fonction d’opportunités professionnelles et/ou familiales.

De modestes meublés

Bien souvent démunis, les réfugiés sont hébergés à Valence dans de modestes meublés : « Hôtel de Russie » au 79 avenue Sadi-Carnot ou immeuble le « Kemp » dans la côte des Chapeliers, ou encore, un peu plus tard, le « Russia hôtel » au 21 rue Farnerie, là où se trouve aujourd’hui le commissariat. Certains sont logés sur leur lieu de travail, comme les ouvriers de l’ancienne Boulonnerie calibrée, avenue Victor-Hugo. En 1926, on recense 818 Arméniens à Valence. Ils sont 1695 en 1931 et 1771 en 1936... dont la moitié vit dans un quadrilatère formé par les rues Bouffier, Madier-de-Montjau, Farnerie et le boulevard Vauban. Dans ce quartier qualifié par la suite d’arménien et baptisé « Haïnots » (petite Arménie), ils partagent des logements souvent insalubres. Progressivement cependant, certaines familles quittent le centre pour Fontlozier, où elles vont pouvoir cultiver leur jardin. A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la population arménienne est forte de 2107 membres et continue à se disperser dans d’autres quartiers valentinois.

Le bombardement du 15 août 1944, auquel les Arméniens paient un lourd tribut, les oblige à trouver refuge dans d’autres secteurs de la ville.

1925

Extraits du rapport établi le 19 septembre 1925 par le commissaire spécial de Valence « sur les conditions d’existence des divers groupements d’étrangers. »

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que les seuls groupements ayant une tendance à vivre en dehors de la population et à conserver leurs mœurs d’origine sont les ARMENIENS. Cela tient à une différence complète des mœurs et de la langue. Quelle que puisse être la tendance de ces Arméniens à se mêler à la population, il leur est matériellement impossible d’y réussir tout de suite et, dans l’état actuel des choses, il leur faudra de longues années. Ils sont groupés dans les mêmes quartiers, groupés, pour ne pas dire entassés dans les mêmes locaux. Vivant de peu, thésaurisant leurs salaires, se contentant d’un minimum de confort et de bien-être, se montrant peu au dehors contrairement à ce que font les Italiens par exemple, ils forment bien une catégorie à part. Certaines femmes même sont encore vêtues de leurs costumes nationaux. (...) Ce sont, hommes et femmes, des ouvriers modèles, très laborieux, très soumis et assez habiles. Leurs employeurs en sont des plus satisfaits... »

Ouvriers, artisans, commerçants…

A leur arrivée à Valence, les survivants du génocide trouvent du travail dans les entreprises locales : Réglisserie dauphinoise, Société des ateliers de construction de la Drôme, Soierie Chabert, ou chez Gilibert et Tézier, fabricant de pâtes alimentaires. En 1932, une loi du gouvernement Laval instaure un quota d’étrangers à ne pas dépasser dans les entreprises. Nombre d’Arméniens, licenciés, se reconvertissent. Ils deviennent artisans, commerçants, ou créent leur propre entreprise comme Michel Djéranian, (usine de tricotage Djézy), ou Kevork Markarian, vendeur de boulghour, dont le fils, Jacques, crée l’entreprise de produits bio Markal, à Saint-Marcel- lès-Valence.