Mark Di Suvero et les artistes de la Vie des Formes

En 2011, la galerie Bruno Mory a été sollicitée par le Président de l’association Escaut & Acier, Jean-Pierre Roquet, pour participer au festival inauguré en mai et a présenté les œuvres de plus d’une centaine d’artistes dans 32 villes du bassin de l’Escaut dans le sud du département de Nord de la France.

La participation de la galerie tournait autour d’artistes qu’elle représente et qui ont bénéficié du soutien de La Vie des Formes, chantier international de création expérimentale.  Autour de Mark di Suvero, fondateur et animateur de La Vie des Formes, quatre artistes avaient été retenus, Serge Landois, Georges Meurdra, Jean-Patrice Rozand et C.G. Simonds, ayant en commun le monumental, l’utilisation de l’acier et le travail de la matière.

Extrait du catalogue Escaut & Acier – 8 février 2011

 

Mark di Suvero est un artiste majeur de la sculpture monumentale. Confronté aux grands espaces naturels américains et à la force de la ville, il crée des sculptures à leur échelle. Ouvert au monde de l’architecte et de l’ingénieur, il utilise des matériaux (l’IPN), des outils (la grue) et des techniques relevant de l’art des bâtisseurs. Energie, dynamisme des structures, élan, équilibre caractérisent ses œuvres qui utilisent comme vocabulaire le nœud, le cercle, le tétraèdre.

Venu en France dès 1972 à l’initiative de Marcel Evrard, fondateur de l’Ecomusée du Creusot, Mark di Suvero installe l’un de ses ateliers à Chalon-sur-Saône dans une zone industrielle au bord du fleuve. Il y crée nombre de ses sculptures les plus importantes. La plupart de ces œuvres avec d’autres qui ont vu le jour dans ses ateliers américains ont fait l’objet de grandes expositions, en France (Jardin des Tuileries en 1974, Esplanade des Invalides en 1995, Nice, Valence), en Europe (Stuttgart, Valencia, Venise) et, bien sûr, aux Etats-Unis (New-York, Chicago…)

C’est à Chalon-sur-Saône, en 1987, qu’avec son ami Evrard il créera La Vie des Formes,  chantier international de création expérimentale. Humaniste et francophile, Mark di Suvero veut partager ses moyens et inciter des artistes à se confronter au grand format en leur prêtant ses équipements et ses outils. Evrard et lui inviteront plus d’une centaine d’artistes à s’ouvrir à de nouvelles techniques et à expérimenter en toute liberté des formes nouvelles.

 

Bruno Mory a suivi l’aventure de la Vie des Formes depuis le départ. Quand il crée sa galerie en 1999 à Besanceuil, en Bourgogne du sud, c’est tout naturellement qu’il défendra la sculpture monumentale en aidant matériellement les artistes dans leur création et en leur proposant des expositions dans des espaces naturels (Châteaux de Cormatin et de Fléchères) ou urbains (Angers, Le Breuil, Valenciennes, villes de l’Escaut…). L’objectif est d’offrir ces œuvres au regard du plus grand nombre en incitant les collectivités publiques à les ancrer dans leur territoire.

Les artistes et les œuvres figurant au festival Escaut & acier

Mark di Suvero est présent sur les rives de l’Escaut depuis quatre ans. C’est en effet en 2007, à l’initiative de Jean-Pierre Roquet, que trois de ses sculptures parmi les plus importantes ont été installées à Cambrai et à Valenciennes.

E=MC², créée en 1997 par Mark dans son atelier de Chalon, est toujours en place. Installée à l’entrée nord de Valenciennes, elle mesure 30 m de haut et se distingue par sa force, son évidence, sa légèreté, sa densité. Œuvre magistrale par ses dimensions, mais plus encore par sa rigueur dans son apparente simplicité, cette sculpture s’articule autour d’un noyau central perché à 20 m de haut sur lequel sont boulonnés quatre IPN en acier rouillé qui viennent s’ancrer dans le sol et quatre autres IPN en acier inoxydable qui éclatent dans le ciel.

À côté de Mark di Suvero, quatre artistes, tous issus de La Vie des Formes, sont présents à Caudry, au Cateau-Cambrésis et à Wavrechain avec plus de 20 sculptures.  Ils ont en commun le monumental, l’utilisation de l’acier et le travail de la matière.

Serge Landois a d’abord utilisé le bois, le plâtre et la résine. En passant à l’acier, il a obtenu la minceur et développé le porte-à-faux, sans abandonner la fragilité ni l’instabilité des premières années. Ses œuvres jouent sur les ruptures d’équilibres qui donnent une dynamique au mouvement. Si les contours paraissent au premier abord abstraits, ils intègrent souvent des figures en mouvement.

Landois démarre ses sculptures sans dessin préparatoire. Il utilise des matériaux de récupération qu’il plie, forge et assemble par la soudure. La rouille uniformise les surfaces et finit par effacer pour une bonne part les traces de l’outil.

 

 

Georges Meurdra ne fait pas de dessin préparatoire non plus. Il monte sa sculpture en partant du sol, ayant en tête dix sculptures possibles. Il ne veut pas cacher : si une soudure est faite pour tenir, elle participe aussi de la sculpture, du dessin. La trace de la fabrication a son importance. Il veut garder sa spontanéité, il ne craint pas l’imprévu. S’il a besoin de l’outil et du contact avec le matériau, c’est l’idée qui prime, la mise en forme de ses idées qui est la création.

« Souvent, sa sculpture se hérisse, s’irrite. Elle est un éclatement, une explosion contrôlée, un chaos d’où naît le cosmos. Elle tourbillonne ; elle tournoie ; elle gravite » (1). Elle s’impose par sa puissance et sa densité.

 

Jean-Patrice Rozand, « sans être un mathématicien, est fasciné par les mathématiques, par leur élégante simplicité, par le juste, par la clarté, par l’évidence. Il réfléchit sur les courbes et les contre-courbes, sur la circulation des ombres. Il construit des jeux savants en grande dimension » (1).

Adepte de l’économie des moyens, Rozand aime cette idée que le moins, c’est le plus. La concision consiste en ce que l’élégance qu’il y a sur un plan se confirme et se développe avec la même rigueur sur le suivant. Quand on tourne autour de ses sculptures, elles se déploient, se referment, découvrant chaque fois des angles nouveaux insoupçonnés. Préparant pour chaque sculpture de nombreux dessins qui imaginent l’œuvre sous différents angles et ne laissent rien au hasard, Rozand n’hésite pas à démonter plusieurs fois la sculpture qu’il a soudée, à rectifier les lignes et recouper les plans, jusqu’à ce qu’elle atteigne son parfait équilibre.

 

 C.G. Simonds « avec une dialectique narquoise, unit des éléments dissemblables en un défi. Il s’interroge devant un déséquilibre inattendu. Il tord le métal et (aussi) la pensée ; il le courbe ; il le cintre ; il le torsade ; il le force ; il imagine des nœuds étranges. Ses œuvres s’imposent avec une simplicité apparente et avec l’agencement très complexe, très raffiné, des éléments. Avec force, elles s’emparent du territoire. Avec solidité, elles occupent le lieu. » (1).

 

C.G. Simonds a d’abord travaillé le bois, le bronze, la fibre, le nylon, et ce n’est qu’à l’âge de 50 ans qu’il a trouvé dans l’acier un matériau qu’il a très vite maîtrisé et qui lui permet d’allier la plus parfaite rigueur aux formes les plus libres. Au départ de l’œuvre, il y a un dessin (Simonds en a fait des centaines pour de multiples projets à venir), mais c’est lors de la réalisation que la sculpture prend toute sa force et sa dimension.

(1) Gilbert Lascaux, « Sculptures hautes, hiératiques » Château de Cormatin (édition gal. Bruno Mory)